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Côté pile, le sport promeut des valeurs universelles. Côté face, les discriminations, notamment envers les femmes, perdurent. Comment briser ce paradoxe et rendre le sport plus inclusif, des podiums à la pratique amateur ?
Publié le: 17 février 2025
Par: Sandrine Warsztacki
7 min
Photo : © Adobe Stock // Égalité homme femme dans le monde sportif ? Top départ !
Avec 282 athlètes femmes et 289 hommes, les J.O. de Paris ont tenu leur pari : devenir les premières olympiades quasi-paritaires. L’histoire a fait du chemin depuis le début du siècle passé, quand Pierre de Coubertin, père des jeux modernes, déclarait sans sourciller que "une olympiade femelle ne pourrait être qu’inintéressante, inesthétique et incorrecte" (sic) ! La prise de conscience qui anime le monde sportif depuis une dizaine d’années suffira-t-elle à s'affranchir de ce passé misogyne ? Si les sportives n’ont plus besoin comme Bobbi Gidd de se déguiser en homme pour courir le marathon (la discipline n’a été autorisée aux femmes qu’en 1972), les joueuses de beach-volley auront tout de même attendu les J.O. de Londres pour avoir le droit de troquer le bikini contre un short...
"Fortement associé à la masculinité dans l'inconscient collectif, le sport reste aujourd'hui l'une des institutions les plus inégalitaires de notre société moderne", peut-on lire dans une proposition de résolution déposée au Sénat pour promouvoir l’égalité des genres dans le sport. Coauteur du texte, Thierry Witsel, sénateur et père du footballeur Axel Witsel, illustre : "Lors d’un concours de saut à ski en Allemagne cet hiver, le vainqueur est reparti avec un chèque de 3.200 euros, sa collègue avec… un sac de produits de beauté !" La Coupe du Monde de football féminin a attiré 300 millions de dollars en sponsoring. Celle des hommes, 1,7 milliard... Selon l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, en Belgique, l’écart salarial entre les sportifs et les sportives s’élève à 81 %. Les femmes ne représentent que 6 % des sportifs professionnels, dans 59 % des cas avec des contrats à temps partiel.
Thierry Witsel
Les sénateurs et sénatrices pointent aussi la nécessité de féminiser l'encadrement : entraîneuses, arbitres, gestionnaires de club. Aujourd’hui 14 des 67 fédérations sportives que compte la Belgique francophone sont désormais présidées par des femmes. "Le sport n’a pas l’histoire pour lui, mais il rattrape son retard petit à petit, notamment grâce à la politique qui impose des quotas dans les conseils d’administration, commente Florian Giraudo, directeur adjoint de l’AES-AISF, l’association qui fédère le secteur sportif francophone. Mais le recrutement de monitrices reste un grand défi, cela nécessite des politiques volontaristes au sein des fédérations pour faire connaître les formations de coachs auprès du public féminin."
Les inégalités de genre se manifestent également chez les "simples" pratiquants. En Belgique, les hommes représentent 70 % des membres de clubs sportifs. Dans un contexte marqué par un manque de ressources — 61 % des clubs souffrent d’un déficit d’infrastructures, souligne l’AES-AISF — l’accès aux équipements n’est pas toujours réparti de manière équitable.
Ce déséquilibre s’étend à l’espace public, où les infrastructures urbaines telles que les terrains de football, de basketball, les skate-parks ou les city-stades valorisent davantage des cultures perçues comme "viriles". Le sentiment d’insécurité, le manque d’éclairage, l’isolement de certains équipements, mais aussi la crainte des regards dans des espaces dominés par les hommes, figurent parmi les principaux freins évoqués par la centaine de femmes interrogées à l’occasion d’une étude française.
Selon l’Eurobaromètre 2018, 44 % des hommes pratiquent une activité sportive au moins une fois par semaine, contre 36 % des femmes. L’écart se creuse chez les 15 à 24 ans : 59 % des jeunes hommes contre 47 % des jeunes femmes.
L’arrivée des règles, la poitrine qui se développe, la peur de transpirer... L’adolescence constitue une période charnière où les jeunes filles tendent à abandonner progressivement le sport. "Sous le poids des injonctions à la féminité, c'est un âge auquel il devient plus difficile de s’exposer. Même en l’absence de remarques, ce regard de la société est intériorisé", analyse Aurélie Aromatario, chercheuse en sociologie à l’ULB, spécialisée dans les questions du genre et du corps.
Si des aménagements concrets, comme prévoir des douches privées et des tenues adaptées, contribuent à créer des espaces bienveillants, l’inclusivité passe aussi par la sensibilisation des encadrants : "Les jeunes filles, mais aussi les femmes plus largement, ressentent souvent le besoin d’être irréprochables en toutes circonstances et se décourageront plus facilement sous la pression", pointe la sociologue..
La proposition du Sénat pour promouvoir l’égalité des genres dans le sport met en avant une série de politiques à développer : former et outiller les responsables et le personnel des fédérations et des clubs, élaborer des codes de conduite assortis de sanctions pour prévenir le sexisme, veiller à l’inclusivité lors de la rénovation ou de la construction de nouvelles infrastructures, créer un observatoire de l’égalité homme-femme dans le monde du sport pour mesurer les évolutions... À l’issue des auditions, le texte définitif sera transmis aux entités fédérées sous forme de recommandations.
Aurélie Aromatorio
Au-delà des actions concrètes qui peuvent être mises en place, favoriser l’inclusion passe aussi par interroger nos représentations. Érigé en modèle d’intégration pour la société, le sport est aussi le miroir des discriminations qui la traversent : sexisme, homophobie, racisme, manque d’inclusivité vis à vis du handicap ... "L’histoire du sport et de ses institutions est marquée par des formes d’exclusion, de sexisme et d’élitisme social. Si l’ouverture du sport à toutes et à tous est aujourd’hui une réalité, il ne faut pas oublier pour autant que le sport repose fondamentalement sur un principe de compétition, rappelle Aurélie Aromatario. Bien sûr, on peut faire du sport pour le plaisir, sans chercher à être le ou la meilleure. Mais cette logique de performance imprègne l’ensemble des pratiques, même lorsqu’il s’agit de loisir. Il faut pouvoir regarder cette réalité en face pour la questionner : selon quels critères évalue-t-on la performance ? Ne pourrait-on pas envisager des pratiques qui hiérarchisent moins, ou autrement ?" Sur le terrain miné des stéréotypes, l’égalité reste, sans conteste, une course de fond.
"Tu es forte...pour une fille !" "Une marque m’a refusé un sponsoring car je ne voulais pas faire de photo sexy avec leurs équipements." "Le coach ne supportait pas d’avoir deux filles en couple dans l’équipe, il nous a harcelées et écartées." "J’ai porté plainte contre un entraîneur pour harcèlement sexuel et moral, la fédération l’a protégé"... Lancée à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars 2021, la campagne #BalanceTonSport, soutenue par un collectif d'une cinquantaine d’actrices et d’acteurs du monde sportif belge, lève un coin du voile sur les violences de genre dans le milieu sportif, allant du sexisme "ordinaire" jusqu’aux faits les plus graves. "Après la diffusion de la vidéo, nous avons reçu de nouveaux témoignages par dizaines", confie avec émotion la judokate Charline Van Snick, à l’initiative de cette action. Si la campagne a bénéficié d’un certain écho médiatique et politique à l’époque, à l’approche du 8 mars 2025, la championne olympique dresse un constat amer : "Vous vous sentez harcelées parce que des hommes vous sifflent à travers la vitre de la salle ? Pas de problème, on vous déplace à la cave !"
La proposition récemment déposée au Sénat pour promouvoir l’égalité des genres dans le sport enfonce le clou : "La problématique des violences de genre dans le sport demeure largement ignorée. Les données sur le sujet sont quasi inexistantes, et les fédérations comme les clubs sportifs y accordent peu d’attention." Si des actions de sensibilisation voient le jour petit à petit, "les clubs se sentent démunis et peu outillés pour gérer les plaintes liées à des violences", admet Serge Mathonet, directeur de l’AES-AISF, qui plaide pour la création d’une commission de contrôle externe, similaire à celle mise en place pour le dopage, afin d'assurer un traitement indépendant et rigoureux de ces situations.