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Se sentir mieux après une piqûre de sérum physiologique ou en avalant une gélule remplie de sucre ? Les mécanismes cérébraux qui sous-tendent l’effet placebo sont de mieux en mieux compris.
Publié le: 24 mars 2025
Par: Julie Luong
7 min
Photo: (c)AdobeStock // Pas besoin d’être particulièrement influençable pour faire l’expérience d'un placebo...
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le médecin américain Henry Beecher, à court de morphine, décida de soigner les combattants blessés en leur injectant une solution saline, sans rien leur dire de cette substitution. Et constata que leurs douleurs étaient bel et bien soulagées... Depuis, la puissance de l’effet placebo a été démontrée à de multiples reprises, "y compris en chirurgie, notamment dans les opérations de l’arthrose du genou (curage de cartilage) ou dans les adhérences digestives", explique Jean-Louis Vanherweghem, professeur de médecine à l’ULB et auteur de "De l’usage du placebo dans l’art de guérir".
Variable, la puissance de l’effet placebo dépend du niveau de douleur (ou de la maladie ciblée), de la qualité de la relation soignant-patient, mais aussi du vécu et des expériences passées du patient. Une chose est sûre : nul besoin d’être particulièrement influençable pour en faire l’expérience. Aujourd’hui, les neurosciences permettent d’ailleurs d’objectiver de plus en plus précisément les mécanismes d’action en jeu. "L’effet placebo active les mêmes zones cérébrales que les récepteurs à la morphine", poursuit Jean-Louis Vanherweghem. Il s’accompagne par ailleurs d’une augmentation de la sécrétion de la dopamine et des endorphines, les hormones du plaisir. "Penser que la douleur va diminuer permet de la diminuer réellement, poursuit l’expert. C’est un phénomène d’anticipation qui nous permet 'rien qu’à y penser' d’activer notre propre endorphine."
Très récemment, une étude parue dans la revue Nature a permis, grâce à des expériences menées sur des souris, d’identifier une voie neuronale spécifiquement impliquée dans l’effet placebo. Celle-ci relie le cortex cingulaire antérieur, situé dans le cortex préfrontal (zone cérébrale associée à la douleur), à une structure située dans le tronc cérébral et, de là, au cervelet (structure qui joue un rôle dans l’apprentissage et le conditionnement). Des découvertes, qui permettent de mieux comprendre l’effet placebo pourraient ouvrir de nouvelles pistes pour traiter la douleur chronique. Un enjeu majeur de santé publique, alors que la consommation d’antidouleurs, aux effets secondaires nombreux et au fort risque de dépendance, ne cesse d’augmenter..
Revers de l’effet placebo, l’effet nocebo désigne la manifestation d’effets indésirables suite à l’administration d’un "faux traitement". En 2022, une publication de la revue JAMA s’est ainsi intéressée aux effets indésirables identifiés dans les groupes contrôle (placebo) des essais cliniques vaccinaux contre le Covid-19. Les chercheurs ont montré qu’après la première dose, 35 % des personnes du groupe contrôle (qui n’avaient donc pas reçu le vaccin) rapportaient des effets indésirables (maux de tête, fièvre, fatigue...) et 31 % après la deuxième dose. Ces effets indésirables restaient néanmoins plus importants dans le groupe des personnes réellement vaccinées puisque 46 % des participants faisaient état d’effets indésirables après la première dose contre 61 % après la deuxième dose. En faisant le ratio entre les pourcentages, les chercheurs ont donc estimé que chez les personnes vaccinées, 76 % des effets indésirables après une dose (et 51 % après deux doses) étaient imputables à l’effet nocebo. Les chiffres montrent aussi que l’anxiété associée à la vaccination tendait à s’estomper après la deuxième dose, avec moins d’effets secondaires rapportés dans le groupe contrôle.
Jean-Louis Vanherweghem, prof. de médecine à l'ULB
Bien sûr, la médecine n’a pas attendu les neurosciences pour utiliser l’effet placebo dans l’art de guérir. Au temps d’Ambroise Paré (1510-1590), père de la chirurgie moderne, la "poudre de licorne" était un traitement réputé ! "Pendant très longtemps, les médecins ont utilisé délibérément des substances dont ils savaient qu’elles n’étaient pas actives, au nom du 'mensonge qui guérit', rappelle Jean-Louis Vanherweghem. Mais l’éthique médicale qui s’est développée dans la seconde moitié du 20e siècle interdit de mentir au patient. La relation de confiance prime désormais sur le paternalisme." Même s’il reste des reliquats de ces pratiques. "Donner de la vitamine C, c’était surtout utile pour traiter le scorbut, une maladie qui a aujourd’hui disparu, illustre Jean-Louis Vanherweghem. Pourtant, on continue à en prescrire. Ça ne peut pas faire de tort... mais c’est une sorte de placebo. Idem lorsqu’un médecin prescrit des antibiotiques dans une angine virale : ce n'est pas efficace, ce n’est pas recommandé car ça contribue à l’antibiorésistance... mais c’est encore très employé."
De nombreuses approches alternatives, comme l’homéopathie, semblent par ailleurs reposer essentiellement sur l’effet placebo. "Je n’ai jamais considéré qu’il s’agissait de charlatans, commente Jean-Louis Vanherweghem, car bon nombre d’entre eux sont convaincus de l’efficacité de leurs traitements. Ils sont peut-être en porte à faux par rapport à l’evidence-based medicine (médecine fondée sur les preuves, NDLR) mais pas par rapport à la sincérité de leur démarche." Car le principe de l’effet placebo, c’est qu’il fonctionne ! Dans des proportions souvent moindres qu’une vraie molécule, mais aussi sans effets secondaires, arguent les homéopathes. Le tout étant de ne pas compter sur l’effet placebo pour prévenir ou traiter des maladies potentiellement graves, voire mortelles ! "Prendre un placebo comme traitement prophylactique de la malaria, c’est le meilleur moyen d’attraper la malaria", résume Jean-Louis Vanherweghem.
Alors, comment réconcilier le recours à l’effet placebo — efficace et sans effets secondaires — et l’éthique médicale moderne ? La solution pourrait bien se trouver dans la pratique du "placebo ouvert", soit le fait de donner un placebo à un patient... tout en lui disant qu’il s’agit d’un placebo ! Une étude récente a en effet montré que si l’on annonce à un patient qu’il reçoit un placebo, tout en lui expliquant ce qu’est l’effet placebo — notamment au niveau des modifications observables dans son cerveau, l’effet placebo continue de fonctionner ! Dans cette étude, 60 personnes ont été soumises à une stimulation douloureuse aiguë (en trempant leur main dans une eau glacée). Il leur a ensuite été demandé d’appliquer une crème neutre sans substance active. Dans le groupe "placebo classique", ce produit a été présenté mensongèrement comme un véritable antalgique, tandis que dans le groupe "placebo éduqué", il a été décrit comme une crème placebo sans principe actif. À l’arrivée, l’intensité douloureuse moyenne rapportée par les deux groupes était exactement la même. Des résultats qui suggèrent que pour aller mieux, nous n’avons pas tant besoin d’être illusionnés... que d’être correctement informés de notre propre fonctionnement.
La découverte de l’effet placebo a mené à la généralisation, après la Seconde Guerre mondiale, des études randomisées en double aveugle, une étape incontournable avant la commercialisation et le remboursement d’un médicament. "Randomisée" signifie que les patients sont répartis de manière aléatoire, par tirage au sort, soit dans le groupe qui reçoit la "vraie" molécule, soit dans le groupe placebo. "En double aveugle" veut dire que les patients ignorent à quel groupe ils appartiennent, mais que le prescripteur (médecin) l’ignore également. Un protocole laborieux qui permet de différencier l’ effet placebo de l’effet pharmacologique d’une molécule, selon les principes de la "médecine fondée sur les preuves" ("evidence-based medicine") sur laquelle repose aujourd’hui notre système de soins.